JDR : Village Witch
Ma chère Suzanne,
J’aimerais te partager ce qui m’est arrivé il y a quelques semaines, et que j’ai tu jusqu’à présent.
J’ai récemment croisé la route d’une vagabonde. Je l’ai trouvé près de chez moi. Une femme qui semblait plus vielle que son âge réel. Vêtue d’habits en mauvais état.
Nous ne sommes pas riches, mais quand elle m’a demandé si j’avais quelque chose à manger pour elle, le second soir où je l’ai vu, je n’ai pas pu lui dire non et je l’ai laissé entrer pour partager mon repas avec elle.
Elle m’a parue un peu sauvage. Mangeant avec grand appétit ce qu’il y avait et regardant de partout.
Au vu de son état, je n’ai pas non plus eu le cœur de lui refuser le coucher alors qu’elle commençait à s’installer sur le canapé. Je ne lui ais rien dit non plus quand je l’ai entendu utiliser la salle de bain un peu plus tard.
J’ai quand même glissé une chaise sous la porte de ma chambre. Même sans être en forme, elle restait une adulte que je ne connaissais pas.
Malgré l’anxiété j’ai fini par m’endormir.
Quand je me suis réveillée le lendemain, tout était silencieux. La vagabonde était partie
en emportant bon nombre de mes affaires.
Elle a pris de la nourriture, des affaires de toilettes, mais aussi des cadres, des bibelots.
Ainsi que la jolie tasse que tu m’avais offerte. Et mon vélo. Je me suis sentie assommée, trahie.
De quel droit est-ce qu’elle m’avait volée ? Moi qui avais partagé mon logement et ma nourriture.
Je m’étais faite avoir et je me suis fait beaucoup de reproches : je n’aurais jamais dû la laisser rentrer, j’aurais dû lui dire de partir, j’aurais dû la surveiller, …
J’étais dépouillée.
Je ne reverrais jamais ta tasse que j’aimais tant. Je n’aurais plus le vélo que la propriétaire m’avait offert quand je suis arrivée et avec lequel j’étais si fière d’aller chez mes clients. J’ai longtemps pleuré en parcourant ma maison. Contemplant toutes les places à présent vides.
Je ne pourrais pas remplacer tout ce qu’elle à pris. Certains parce qu’ils sont uniques. D’autres parce qu’ils sont bien trop chers pour mes économies.
Je pleurais encore en pensant à tous les efforts et le travail fourni jusqu’à présent, que je venais de perdre. Et encore en pensant à tous ceux que je devrais fournir pour avoir l’argent pour racheter ce que je pouvais.
J’ai vécu comme j’ai pu les jours suivants, me levant plus tôt en raison du trajet plus long jusqu’en ville, ou en rentrant plus tard. J’ai racheté un peu de nourriture que je mangeais aussitôt rentrée. J’ai caché le peu de choses que je pouvais et auquel je tenais. Je vérifiais que toutes les portes et volets étaient fermés à double tour. Je me réveillais en sursaut la nuit quand j’entendais du bruit. J’hésitais toujours aux alentours du cottage, j’avais peur de la retrouver encore là avec son faux sourire. Brrr.
Pendant deux semaines la culpabilité, la peine et l’angoisse ne m’ont pas quittées.
J’ai fait bonne figure autant que possible devant les clients. Ce n’est pas le moment pour les perdre.
Hier soir, Madeleine (ma logeuse) est venue. Elle n’a pas semblé remarquer l’absence du tableau pourtant bien visible sur le mur. Peut-être qu’elle a pensé que je l’avais remisé parce qu’il ne me plaisait plus.
Après son départ, je suis sortie de la maison en claquant la porte, sans même la verrouiller, avec ma valise faite à la va-vite. Je ne voulais plus revoir cette maison pleine de trous ! J’ai marché un moment.
J’ai fini par m’allonger épuisée sur un rocher, regardant les étoiles.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté là à pleurer. Je me suis peut-être aussi un peu endormie.
J’ai essayé de retrouver le nom des constellations que je voyais. Cela m’a rappelé les longs soir d’études que l’on a passé à apprendre leur noms. De fil en aiguille, beaucoup de souvenirs sont revenus à la surface. Le jour où tu m’as offert la tasse parce que la mienne était tellement ébréchée que le thé goûtait à travers. Mon excitation en apprenant à faire du vélo et ma joie de rouler librement avec ce si joli vélo rose gentillement donné. Les sourires des clients. Certaines recettes que j’avais testées depuis que je suis à Mausir. Certaines ont été des réussites d’autres pas du tout ! Ma matinée à la librairie. La carte de remerciement du voyageur dont j’ai retrouvé les lunettes.
J’ai réalisé que même si je n’avais plus ces objets, j’avais encore les souvenirs et ce qu’ils m’avaient apporté. Que l’on ne pourrait pas me les prendre. Et que je pouvais m’en faire de nouveau. Avec d’autres personnes, d’autres vélos, d’autres tableaux … d’autres tasses.
J’ai remercié les étoiles pour leur aide et je suis rentré au cottage.
Au matin, je suis aussi allé avouer la vérité à Madeleine. Nous avons décidé de porter plainte. Elle n’est pas en colère contre moi.
J’ai fait une liste de tout ce qui manquait.
Je vais en racheter quelques-uns rapidement, d’autres devront attendre un peu.
Enzo (la mari de Madeleine) va m’emmener jusqu’au magasin d’occasion, voir si je peux trouver un nouveau vélo et avoir une idée des prix.
J’ai aussi préparé des annonces que je déposerais dans les cafés et commerces, pour voir si je peux aider quelques heures pour gagner un peu d’argent en plus de mon activité de sorcière.
Je vois encore les places vides, mais je suis plus calme à présent. Je ressens encore de la peine quand j’y pense, même si je me sens plus sereine pour l’avenir.
Et enfin, je prends le temps de t’écrire, pour te raconter. Et aussi m’excuser de ne plus avoir ta tasse.
J’espère que, où qu’elle soit dans le monde, elle continue à faire sourire son détenteur alors qu’il boit son thé.
Tu me manques, j’ai hâte de te retrouver dans quelques temps, au début de l’été.
Ton amie sincère, A. 🐦⬛